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Au Manitoba, le rap francophone veut se tailler une place dans le paysage musical |RADIO-CANADA|

RADIO-CANADA – Mohamed-Amin Kehel, publié le 8 février 2024

Le Manitoba dispose d’une scène musicale particulièrement florissante dans laquelle, ces dernières années, le rap francophone s’est affirmé comme un des genres musicaux à part entière. Représenté par des artistes comme Alpha Toshineza, Trésor Namwira ou encore French RK, il est venu apporter de nouvelles sonorités à la musique manitobaine.

Le rappeur Franck Koffi, connu sous le nom de scène de French RK, écrit, compose et enregistre ses musiques dans son studio maison.
PHOTO : RADIO-CANADA / MOHAMED-AMIN KEHEL


Pardon de mon retard, j’étais au travail. Quel froid!

C’est dans un studio d‘enregistrement du centre-ville de Winnipeg qu’Alain Toshineza, alias Alpha Toshineza, nous a donné rendez-vous.

Grande silhouette, casquette vissée sur la tête et signée Triple A, son plus récent album, le rappeur franco-manitobain nous invite dans son antre de création.

Le studio m’avait vraiment manqué, souligne-t-il en se rappelant la période de la pandémie. Ici, je me sens comme dans mon espace naturel.

Pour Alpha, la musique, c’est une histoire de famille. Entre les grands classiques et la musique congolaise qui passaient chez lui, au Luxembourg, où il a grandi, aux premières écoutes de hip-hop pour en arriver à ses premiers freestyles devant ses amis, il a navigué au gré des découvertes musicales.

Encore aujourd’hui, j’écoute du jazz, du blues, ça m’inspire pour ma musique, s’exclame-t-il.

Le rap, un moyen de mettre des mots sur des maux

Pour Trésor Namwira, le rap a rapidement été une échappatoire, un moyen de mettre des mots sur ses maux, lui, l’enfant soldat qui a fui la guerre en République démocratique du Congo.

J’ai vécu des moments durs et sombres dans ma vie, souligne celui qui a choisi comme nom d’artiste Ezoman. La seule façon d’exprimer ça authentiquement, c’était le rap.

Cette réalité et cette histoire, Ezoman les couche sur le papier, mais en témoigne aussi sur scène.

À son passage au Festival international de la chanson de Granby en 2023, il s’est lancé dans un interlude avant de chanter son titre Sans pitié : Chez nous, c’est la vraie guerre, là où on t’apprend à l’âge de 5 ans comment tuer, comment violer, comment devenir un animal, là où le monde est sans pitié.

Trésor Namwira a choisi le nom de scène d’Ezoman en référence à l’ésotérisme, un concept qui désigne un ensemble d’enseignements secrets réservés à des initiés.
PHOTO : RADIO-CANADA / MOHAMED-AMIN KEHEL

Pendant ce temps, Franck Koffi, French RK de son nom de scène, se rappelle lui très bien son grand frère qui mettait beaucoup de rap US, du R’n’B.

Très vite, dans sa Côte d’Ivoire natale, il adopte les codes du hip-hop, le style vestimentaire et la gestuelle.

C’était tout un univers que je découvrais, se souvient-il.

Je m’habillais comme les rappeurs : les baggies et tout, et à la maison, mon père n’aimait pas du tout, mais moi, je voulais avoir ce côté américain.

Une citation de Frenck RK

Un brassage de mélodies

Au fur et à mesure de son évolution artistique, French RK s’est toutefois éloigné petit à petit de cet idéal du rappeur américain. Aujourd’hui, si tu es Africain, c’est un avantage, dit-il. Il compte jouer cette carte dans ses projets musicaux.

Par exemple, il n’hésite pas à introduire des sonorités de coupé-décalé, un genre musical ivoirien, dans ses compositions. Cela implique également des passages où le jeune rappeur va interpréter des couplets en nouchi, un argot né en Côte d’Ivoire mêlant français et plusieurs dialectes africains.

Aujourd’hui, les yeux du rap sont tournés vers l’Afrique, on veut connaître ce que les artistes de là-bas ont à proposer.

Une citation de French RK

Il est temps que le monde puisse donner la chance à d’autres cultures , estime de son côté Trésor Namwira.

Nous, en tant que Noirs, ajoute-t-il, on a eu tendance a écouter beaucoup plus la musique américaine ou européenne. Mais on n’a jamais eu la chance d’écouter notre propre musique et de l’amener à un niveau plus élevé.

Il cite en exemple l’afrobeat, un style de musique urbaine né en Afrique et qui a conquis les studios rap du monde entier.

Dans son évolution au fil du temps, la musique hip-hop s’est, en effet, de plus en plus ouverte aux sonorités du monde et, en particulier, africaines.

Le rap au Manitoba, une histoire de pionniers

Le rap francophone est arrivé avec l’immigration et ces nouveaux visages canadiens , ajoute Alpha Toshineza.

Dans le passé, le chanteur et artiste multidisciplinaire manitobain Daniel Roy insérait dans ses projets des chansons comme Le nombril du monde ou encore Popsicle, dans lesquelles les couplets sont déclamés dans un style rap. Toutefois, Trésor Namwira et Alain Toshineza font partie des premiers artistes à s’être déclarés comme rappeurs à part entière.

Un rôle de pionniers que les deux musiciens reconnaissent, mais qui comporte son lot de défis.

C’est difficile d’être un pionnier, confirme Alpha. Mais, en même temps, c’est une passion pour moi. C’est vrai que ça comporte peut-être un défi de faire rentrer cette musique dans les mœurs, mais, aujourd’hui, on a les plateformes pour.

Moi, je considère que je fais du rap représentatif du Manitoba. C’est un travail de pionnier, mais j’ai bon espoir qu’il y en aura beaucoup plus dans l’avenir.

Une citation de Alpha Toshineza
Dans sa musique, Alpha Toshineza tient à revendiquer le Manitoba, sa terre d’adoption.
PHOTO : RADIO-CANADA / MOHAMED-AMIN KEHEL

Ezoman témoigne pour sa part d’une expérience différente. Si des occasions se sont présentées au début de son parcours manitobain, il a ensuite eu l’impression de ne pas avoir été compris par la communauté francophone du Manitoba.

Les occasions se sont raréfiées, et le public francophone s’est dilué au profit d’un public anglophone qui se présentait de plus en plus à ses prestations.

Durant une certaine période, en pleine introspection, Ezoman s’est même demandé : Pourquoi continuer à me battre pour une musique qui ne semble pas percer dans les oreilles des gens?

À un point, je me suis senti comme pas respecté. Pendant que je travaille fort pour le maintien de cette langue et de cette culture, j’ai toqué à plusieurs portes et elles ne se sont pas ouvertes.

Une citation de Ezoman

L’artiste a alors décidé d’adopter l’anglais dans ses plus récents projets, comme son dernier album, Duality.

Il reconnaît que l’engouement pour sa musique est plus présent aujourd’hui qu’auparavant, et dit préparer un retour sur la scène francophone, en espérant que, cette fois-ci, son projet sera bien reçu.

De la rancune, il assure n’en garder aucune. Qui suis-je pour juger? Les choses prennent du temps parfois, conclut-il, philosophe.

Rapper et revendiquer Winnipeg

Dans la culture rap et hip-hop, revendiquer sa ville, son quartier, fait presque partie intégrante du style musical. Et Winnipeg n’y déroge pas.

De Wpg Trnst, d’Alpha Toshineza, à Peg City, d’Ezoman, les deux artistes tiennent à représenter la capitale manitobaine dans leurs écrits. Je vis ici, c’est maintenant chez moi ici, affirme Trésor Namwira. Cette chanson, c’est ma manière d’exprimer que j’aime cette ville, que je suis fier d’être à Winnipeg.

Moi, je voulais créer un buzz, un buzz de jeune qui sont fiers d’être francophones et de faire de la musique en français.

Une citation de Ezoman

Même son de cloche du côté d’Alpha Toshineza, auteur de plusieurs titres dans lesquels il revendique Winnipeg et les Prairies au sens large. Selon lui, les rappeurs ont cette fierté de vouloir être représentés sur une carte.

Dans son titre Wpg trsnt, véritable balade musicale à Winnipeg, il déclame même un passage provocateur : Salut, Montréal ici ça parle français, on respecte votre franglais!

À l’évocation de cette phase, le rappeur n’a pu s’empêcher de rire, soulignant même que cette revendication de Winnipeg plaît dans ses concerts à l’extérieur du Manitoba.

Quand je vais à Montréal, Wpg trsnt fait toujours partie des favoris. Les gens se disent : « C’est quelqu’un qui représente Winnipeg. »

Une citation de Alpha Toshineza

Dans un autre style, Franck Koffi tient lui aussi à s’inscrire dans cette lignée de rappeurs francophones du Manitoba.

J’ai essayé à mes débuts de rapper en anglais, raconte-t-il. Mais ça ne faisait pas vraiment partie de moi.

J’ai vécu une certaine période en Afrique, mais j’ai appris à devenir un homme ici et c’est pour ça que je veux parler du Manitoba dans ma musique.

Une citation de French RK

Aujourd’hui, l’homme de 32 ans espère être présenté un jour comme un rappeur franco-manitobain qui a conquis le monde.

En fin de compte, les trois rappeurs ont aussi le rêve d’inspirer la jeunesse francophone manitobaine.

Ezoman veut montrer à ces jeunes Franco-Manitobains d’ici qu’ils peuvent être fiers de leur culture , tandis qu’Alpha Toshineza voit un engouement envers son art à travers différents ateliers qu’ils donnent dans des écoles.

Songeur, le Luxembourgeois conclut : Il n’y a pas qu’une seule francophonie, il y a les francophonies, et c’est ça que le rap peut apprendre aux jeunes, de rapper avec leur accent à eux, leurs réalités.

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